Le premier candidat se tortille déjà sur sa chaise dans la salle de réunion. Jean Termin l’observe un temps avant de faire son entrée.
— Monsieur Dufour?
— Oui.
Jean Termin lui tend la main dans le but de réchauffer l’atmosphère.
— Enchanté!
« Maintenant, c’est le moment de sourire, d’être plein de compassion et d’écoute pour ce candidat », songe Jean, qui n’oublie pas la consigne qu’on lui a donnée. Il pose sa première question avec douceur :
— Monsieur Martin Dufour… Quelle sorte d’employé êtes-vous?
— On vante sans cesse mon efficacité. J’ai l’habitude de livrer la marchandise en respectant des échéanciers serrés.
Livrer la marchandise? Jean Termin est perplexe. Il essaie de clarifier les choses :
— De quelle marchandise parlez-vous?
— Bien, la marchandise comme…
— Comme du pain? Des marteaux? De la mousse isolante? Des boîtes à musique? Sûrement pas des dictionnaires…
— Non! Je veux dire… Je m’acquitte de mes tâches à temps.
— D’accord! Je comprends mieux : vous avez l’habitude de remplir vos engagements…
— C’est ce que je disais.
— Pas tout à fait…
Notre intervieweur se raidit intérieurement, mais continue de pratiquer la respiration abdominale afin de ne pas succomber à une crise d’hyperventilation.
— Parlez-moi de vos anciens employeurs.
— Plus souvent qu’autrement, je travaille à contrat.
Jean Termin n’est plus zen du tout. L’homme qu’il a en face de lui parle anglais sans s’en rendre compte. Chaque fois qu’il ouvre la bouche, c’est pour proférer de nouveaux anglicismes. Notre gardien de la langue hausse le ton :
— Vous voulez sûrement dire que, la plupart du temps, vous travaillez à la pige !
— Bien… oui.
— C’était loin d’être limpide!
— …
En faisant semblant de prendre des notes, Jean tente de contenir ses pulsions malveillantes. Il faut que cet entretien se termine; sinon, il ne répondra plus de lui-même.
— Bon… À moins que vous n’ayez des questions, je crois que j’ai assez d’informations pour prendre ma décision.
— Déjà? Mais…
— Oui. Déjà.
Décidément, Martin Dufour n’a toujours pas compris à qui il a affaire. Il ajoute :
— J’aurais quand même aimé savoir quels sont les bénéfices marginaux dans la boîte…
— Aucun.
— On m’avait pourtant parlé d’une assurance dentaire et de primes…
— Ce sont des avantages sociaux! Il y en a certains, mais je serais étonné que vous puissiez en bénéficier.
C’est debout que Jean Termin a crié ces paroles. Il ne se contient plus. Il veut que ce candidat se taise, qu’il cesse de faire saigner ses pauvres oreilles sensibles aux impuretés linguistiques. Cependant, ô douleur, Martin Dufour a encore quelque chose à dire.
— Mon Dieu…
— Quoi?
— C’est tellement la pire entrevue de ma vie.
— Nous avons au moins un point en commun, puisque c’est la pire pour moi aussi.
— Est-ce que c’est vraiment un prérequis d’être bon en français pour travailler ici?
— Non.
— Alors, pourquoi n’arrêtez-vous pas de corriger chaque phrase qui sort de ma bouche, hein?
— Parce que c’est un préalable!
En bref, voici quatre erreurs à éviter:
On doit remplir ses engagements plutôt que de livrer la marchandise.
On travaille à la pige et non à contrat.
On parle d’avantages sociaux et non de bénéfices marginaux.
On dit d’une compétence qu’elle est préalable et non prérequise.